Taïwan ferme la voie porcine. Où iront 2 100 tonnes de déchets alimentaires par jour ?
Par Philippe BERTIERI 江樂田, fondateur d’Aurica Circular — septembre 2026
Le 4 décembre 2025, le Conseil exécutif a adopté un rapport qui change discrètement le paysage des déchets à Taïwan. À compter du 1ᵉʳ janvier 2027, plus aucun déchet de cuisine ne pourra servir à nourrir les porcs. Les déchets ménagers sont déjà exclus depuis le 1ᵉʳ janvier 2026 ; 2026 est une année de transition sous conditions strictes pour les seuls déchets d’origine commerciale.
La raison est sanitaire — la peste porcine africaine — et la décision se comprend. Mais elle referme une filière qui absorbait depuis des décennies une part considérable de la matière organique de l’île.
Le calendrier est serré. Le ministère de l’Environnement estime que les installations nationales traitent aujourd’hui environ 1 720 tonnes par jour, toutes voies confondues — méthanisation, compostage, valorisation par les larves de mouche soldat noire. Fin 2027, la capacité devrait atteindre 2 119 tonnes par jour, pour une production quotidienne estimée à 2 115 tonnes.
Quatre tonnes de marge. Sur une île entière. À condition que chaque projet annoncé aboutisse dans les délais.
Et le coût, lui, a déjà bougé. Avant octobre 2025, le traitement des déchets alimentaires revenait à environ 4 NT$ le kilo pour un producteur privé. En juin 2026, la presse rapportait 9 à 12 NT$ pour des restaurants. À Taichung, un immeuble du district de Xitun est passé de 2 000 à 14 000 NT$ par mois. Ces chiffres sont des constats de marché, pas un barème officiel — mais leur direction ne fait aucun doute.
Autrement dit : la question n’est plus théorique ni lointaine. Elle est déjà sur la facture des écoles, des restaurants, des hôtels et des copropriétés.
Le problème n’est pas le déchet
Voilà où le regard mérite d’être déplacé.
Un déchet alimentaire est composé majoritairement d’eau. On le collecte tous les jours, parce qu’il fermente. On le charge dans un camion. On le transporte. Puis, dans le meilleur des cas, on le traite ; dans le pire, on l’enfouit — où il produit du méthane — ou on l’incinère — où l’on produit du CO2.
Dans tous les cas, ce que cette matière contenait disparaît. L’azote, le phosphore et le potassium quittent le cycle agricole taïwanais. Et l’agriculture taïwanaise les rachète ensuite, sous forme d’engrais importés.
C’est cela, une économie linéaire : une ressource qu’on déplace à grands frais pour la détruire, puis qu’on réachète ailleurs sous un autre nom.
La question qui se pose à Taïwan n’est donc pas seulement « où traiter ces 2 100 tonnes ». Elle est : où cette matière doit-elle aller pour rester une ressource ?
Ce que change la manière de poser la question

Posée comme un problème de traitement, la réponse est industrielle : construire plus d’installations, plus grandes, et organiser la logistique qui les alimente. C’est nécessaire, et c’est ce qui se fait.
Posée comme un problème d’orientation de la matière, la réponse change de nature. Elle interroge la distance entre l’endroit où le déchet naît et l’endroit où il redevient utile. Elle interroge ce qu’on transporte : de l’eau, ou de la valeur. Elle interroge qui décide — une collectivité, ou celui qui produit le déchet.
Et elle fait apparaître une évidence que la logistique masque : plus le déchet voyage loin, plus il coûte cher et moins il vaut.
C’est le principe même de l’économie circulaire, et il est moins affaire de technologie que de géographie et de décision. La question n’est pas de savoir quel procédé est le meilleur — la méthanisation, le compostage et la conversion par les insectes ont chacun leur domaine. La question est de savoir à quelle distance du producteur la boucle doit se refermer.
Taïwan a jusqu’au 1ᵉʳ janvier 2027 pour y répondre. C’est demain.